OGM : après la transgénèse, la mutagénèse

Pour les anti-OGM, les agriculteurs utilisent dorénavant  de nouveaux organismes génétiquement modifiés « qui ne disent pas leur nom ».

C’était un dimanche, début septembre, en Isère et dans la Drome. Des membres du collectif des Faucheurs volontaires s’en prenaient à des portions de champs de tournesols qui, selon eux, avaient été obtenus par mutagénèse et devenus résistants à des herbicides de Pionner et BASF. Dans le communiqué de presse diffusé le jour même, le collectif expliquait « qu’une partie importante de surface de tournesol de la région Rhône-Alpes a été semée avec des variétés mutées, véritables OGM qui ne disent pas leur nom ». Pour eux, ces cultures sont comparables à des cultures transgéniques, mais échappent par leur nature même aux conditions d’étiquetage de mise sur le marché imposées aux OGM. Reste qu’ils assimilent mutagénèse et transgénèse, alors que la première résulte d’un phénomène naturel, l’accumulation des mutations génétiques imprévisibles et parfois accessoires d’une génération à l’autre. C’est elle qui permet aux espèces de s’adapter et d’évoluer. Et c’est bien sûr ce que clame l’Union Française des Semenciers (UFS) qui réfute les accusations des Faucheurs volontaires.

Mais ce phénomène naturel peut être obtenu et accentué en laboratoire grâce à des manipulations chimiques ou à des rayonnements, augmentant ainsi la probabilité d’obtenir ces mutations. La transgénèse « forcée » est ainsi utilisée pour changer la couleur des fleurs ou la texture des fruits. Elle peut donc permettre, comme le reconnaît l’USF, de rendre des plants résistants à des pesticides ou des parasites. Pour les anti-OGM, les plantes issues de la mutagénèse devraient donc être classées comme des OGM. Pour se défendre, les industriels avancent que les plantations visées servent à lutter contre l’ambroisie et qu’ils se sont engagés à n’utiliser ces plantes mutées que sous le contrôle du ministère. « Et alors ? répondent les écolos, l’ambroisie finira par résister aussi si l’on généralise l’utilisation des tournesols mutés ». C’est en tout cas, constatent-ils, ce qui est en train de se passer en Amérique du Nord où le développement des mauvaises herbes devient problématique malgré les cultures transgéniques. Surtout, ils craignent que les entreprises de la filière se servent de la mutagénèse pour s’assurer  la propriété intellectuelle des semences. Ce qui interdirait aux agriculteurs la possibilité de replanter leurs propres semences d’une année sur l’autre. Un combat que mène l’association Kokopelli qui a été déboutée  par la Cour de justice européenne en juillet dernier.

OGM : une étude met les pieds dans le plat de l’alimentation des animaux

Malgré son intérêt scientifique et la probable justesse de ses conclusions, l’étude menée par le biologiste Gilles-Eric Séralini sur les effets d’un pesticide associé à un maïs transgénique pose le problème de la méthodologie de ces études, des pratiques des lobbies pour sauvegarder leurs intérêts économiques et de la transparence des résultats.

Fin septembre, Gilles-Eric Séralini, biologiste à l’Université de Caen, lançait un pavé dans la mare des fabricants d’organismes génétiquement modifiés (OGM). Dans une étude parue dans la revue Food and Chemical Toxicology, il démontrait les effets toxiques sur le rat de l’ingestion d’un maïs transgénique, le NK603 de Monsanto, associé ou non au Roundup, un herbicide auquel il aurait été rendu tolérant. Et de conclure, logiquement, que le NK603 est toxique. Connu pour ses positions anti-OGM, le biologiste, sans le dire explicitement, nous suggère ainsi que les OGM, en général, sont toxiques. Ce qui, pour un public plutôt écolo et plutôt pro-bio, n’est pas une surprise, voire constitue une preuve scientifique de la nuisance de ces produits. De ce côté-là, la réaction générale fut donc : « On vous l’avait bien dit ». La polémique qui s’ensuivit n’est donc pas étonnante. Industriels, scientifiques et même les journalistes, le microcosme des professionnels entourant les OGM, tous avaient un avis, sur l’étude, ses résultats, sa méthodologie.

Hasard du calendrier de la revue scientifique (ou planification bien programmée ?), un article d’un chercheur de l’Université de Pékin publiait dans le même numéro un article mesurant la toxicité d’un maïs résistant au même pesticide, mais n’en tirait aucune conclusion définitive.

Des résultats édifiants

A grand renfort de médiatisation, les tenants de l’étude du scientifique caennais, Corinne Lepage en tête, avocate des victimes de pollutions industrielles, ex ministre de l’Environnement, et dont l’association de défense de l’environnement a financé en partie l’étude de Gilles-Eric Sérafini, expliquaient que la force de cette étude résidait dans le protocole expérimental mis en place :

– l’utilisation de 200 rats pendant deux ans, contre trois mois en général pour ce genre d’études ;

– des dosages différents du maïs (11 %, 22 % et 33 %) associé ou non à son herbicide ;

– des expérimentations différentes sur 10 groupes de rats (3 groupes avec OGM et Roundup, 3 avec OGM et 3 avec le Roundup seul) et un groupe témoin alimenté avec un maïs non modifié et sans herbicide.

Le résultat fut sans appel ; an bout d’un an, les mammifères traités souffraient au moins deux fois plus souvent, et parfois cinq fois plus, de nécroses du foie ou de lésions rénales pour les mâles.

En fin d’expérimentation, l’espérance de vie entre les groupes traités et le groupe non-traité pouvait atteindre deux ans. Des résultats tellement conséquents que nombre de questions se sont immédiatement fait jour. Quel était le mode d’application du maïs traité ? Comment ont été élevés les rats ? A-t-on pris suffisamment de temps pour analyser ces résultats ? Bref, la méthodologie de l’expérimentation et son analyse sont-ils pertinents ?

D’autres études ont déjà été menées sans montrer ces effets délétères. Mais soit elles ne concernaient pas le NK603, soit elles portaient sur des périodes largement inférieures, soit leur financement était douteux (émanant d’industriels).

Les 3 millions d’euros dont a bénéficié le biologiste pour cette étude provenaient du Ministère Français de la Recherche, d’une association regroupant des groupes de la grande distribution (dont certains utilisent le marketing « sans OGM »), du Comité de recherche et d’information indépendant sur le génie génétique (anti-OGM) et de la Fondation Charles-Léopold Mayer (qui œuvre par ses financements au « progrès des hommes par la science et le développement social »). Du coup se posait la question de l’objectivité des chercheurs.

Les reproches faits à l’expérience

Pour les auteurs de l’étude, il n’y a pas photo : leur expérience a duré deux ans, contre trois mois pour les précédentes : les résultats ne peuvent donc pas être remis en cause. Faux, répondent les sceptiques qui ont recensé 24 études dont la durée a dépassé les trois mois, ont été soumises à évaluation par des experts et financées par des fonds publics. Parmi elles, certaines ont duré deux ans avec du soja tolérant au Roundup, ont été faites sur différentes espèces de mammifères ou d’oiseaux, aucune n’a montré les effets toxiques décrits par l’équipe de Gilles-Eric Séralini. Oui, mais aucune ne portait spécifiquement sur le NK603.

Autre argument des détracteurs du biologiste, la souche de rats utilisée aurait tendance à développer les pathologies développées au cours de l’expérience dans cette période de leur vie. Il aurait fallu employer un nombre plus important de cobayes.

 Autre problème statistique, certes 200 rats ont été enrôlés pour ce projet, mais ils ont été séparés en dix groupes de vingt individus, soit dix par sexe et par groupe. Tous comparés à un seul groupe témoin. Pour certains biostatisticiens, c’est insuffisant. Enfin, les effets mesurés sur les rats seraient disproportionnés par rapport à la quantité d’OGM absorbée. Une dose trop importante serait la cause de l’empoisonnement. Argument récurrent, employé également contre les tests fait sur les effets des pesticides sur les abeilles, dont on sait aujourd’hui qu’il n’est pas toujours vrai : des doses réduites peuvent, dans certains cas, provoquer des effets plus importants.

Avalanche de controverses

Les enjeux économiques et environnementaux étant conséquents, l’étude fait l’objet d’évaluations officielles un peu partout en Europe. En Allemagne par l’institut fédéral pour l’évaluation du risque, en France par l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), mais aussi au niveau communautaire par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa).

Dans ce dernier cas, il paraissait peu probable que l’institution (déjà mise en cause pour conflits d’intérêts) examine avec bienveillance les travaux de Gilles-Eric Séralini, le panel de spécialistes étant plus reconnu pour ses options pro-OGM. L’Efsa a déjà attribué des autorisations de mise sur le marché pour des OGM comme le NK603, son ancienne présidente travaille aujourd’hui pour un lobby industriel… Les résultats n’ont d’ailleurs pas tardé : le 4 octobre, l’Efsa a publié un avis très critique sur les travaux du biologiste parlant de « qualité scientifique insuffisante ». L’étude ne peut donc pas être considérée comme « valide pour l’évaluation des risques ». En cause : la souche de rats, la durée de l’expérimentation à peu près équivalente à l’espérance de vie de l’espèce et la faiblesse statistique. Bref, les mêmes arguments déjà mis en avant par d’autres détracteurs. Mais l’Efsa note également un traitement statistique inhabituel, des zones d’ombre sur l’exposition réelle des animaux à l’herbicide, des carences en matière de contrôles de présence de toxines dans l’alimentation des rats. De plus, l’évaluation de l’étude n’a pas été faite par le panel OGM de l’Agence, mais par un comité d’experts créé spécialement à l’occasion. Pour Gilles-Eric Séralini, l’analyse de l’Efsa a été trop rapide et s’appuie sur des « données problématiques et très insuffisantes de Monsanto » (producteur du NK603, NDLR).

Le débat se déplace maintenant sur l’aire de la communication. L’Efsa demande à l’équipe de l’Université de Caen de permettre un accès à l’ensemble des données brutes recueillies durant l’expérimentation. L’équipe de M. Séralini rétorque qu’elle publiera ces données lorsque les informations scientifiques ayant permis l’autorisation du Roundup et du NK603 seront mises en ligne sur un site Internet public. Un dialogue de sourds qui risque de faire perdurer la polémique. Les prochaines évaluations de l’Anses et du Haut Conseil des biotechnologies permettront peut-être d’y voir plus clair.

 

Jean Gimont

 

Sources :  Le Monde et Actu-Environnement

 

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